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4/5/26

Peut-on refuser de travailler pour un repreneur ? Ce que tout dirigeant et repreneur doit savoir

François Fagot
Associé fondateur

La cession d'une entreprise, d'un fonds de commerce ou d'une branche d'activité fait souvent surgir une question sensible côté dirigeant comme côté équipe : un salarié peut-il refuser de travailler pour le nouvel employeur ? Pour le repreneur, la réponse conditionne la sécurité juridique de l'opération, le coût social de la reprise et la continuité de l'exploitation. Pour le cédant, elle engage sa responsabilité au titre des garanties consenties.

Le cabinet HF Avocats, boutique d'avocats d'affaires basée à La Roche-sur-Yon, accompagne quotidiennement dirigeants, repreneurs et investisseurs sur ces problématiques de transmission. Cet article fait le point sur le régime du transfert automatique des contrats de travail, les cas de refus légitime et les bonnes pratiques pour sécuriser une reprise.

Pourquoi le contrat de travail est-il automatiquement transféré au repreneur ?

Le principe est posé par l'article L.1224-1 du Code du travail : « Lorsque survient une modification dans la situation juridique de l'employeur, notamment par succession, vente, fusion, transformation du fonds, mise en société de l'entreprise, tous les contrats de travail en cours au jour de la modification subsistent entre le nouvel employeur et le personnel de l'entreprise. »

Ce mécanisme est d'ordre public. Cela signifie que ni l'employeur ni le salarié ne peuvent y déroger par contrat. Les parties à l'opération de cession doivent donc l'intégrer comme un effet automatique de la transmission.

Quelles opérations déclenchent le transfert automatique ?

L'article L.1224-1 vise expressément :

  • la vente ou cession totale ou partielle d'entreprise,
  • la fusion de sociétés,
  • la succession,
  • la transformation du fonds,
  • la mise en société d'une entreprise individuelle.

La jurisprudence a élargi le champ d'application à tout transfert d'une entité économique autonome conservant son identité, dont l'activité est poursuivie ou reprise. Sont ainsi concernées la cession d'un fonds de commerce, la cession d'une branche d'activité, l'apport partiel d'actif ou encore certaines reprises après procédure collective.

Quels droits du salarié sont préservés lors du transfert ?

Le contrat de travail est transmis en l'état. Le salarié conserve donc :

  • sa rémunération (fixe, variable, primes, avantages en nature),
  • son ancienneté,
  • sa qualification et ses fonctions,
  • ses clauses contractuelles (mobilité, non-concurrence, exclusivité),
  • les avantages individuels acquis issus d'usages ou d'accords atypiques.

L'article L.1224-2 du Code du travail précise que le nouvel employeur est tenu, à l'égard des salariés dont les contrats subsistent, aux obligations qui incombaient à l'ancien employeur à la date de la modification. Concrètement, le repreneur reprend les dettes salariales (salaires impayés, congés payés non pris, primes acquises). Une exception existe en cas de procédure de sauvegarde, de redressement ou de liquidation judiciaire.

Point de vigilance pour le repreneur : un audit social rigoureux pendant la phase de due diligence est indispensable pour identifier ces engagements et les répercuter dans la garantie d'actif et de passif (GAP).

Un salarié peut-il refuser purement et simplement de travailler pour le repreneur ?

La réponse de principe est non. Le transfert s'impose au salarié comme à l'employeur. Le salarié ne peut pas s'opposer au seul changement d'employeur dès lors que ses conditions contractuelles restent identiques.

La Cour de cassation l'a clairement affirmé : un refus de transfert non justifié par une modification substantielle du contrat est assimilé à une démission (Cass. soc. 10 octobre 2006, n°04-40.325). Le salarié qui ne se présente pas à son poste après la cession, sans motif légitime, prend l'initiative de la rupture.

Quelles sont les conséquences d'un refus non justifié ?

Pour le salarié, les conséquences sont lourdes :

  • perte des indemnités de licenciement,
  • perte du droit aux allocations chômage (sauf cas de démission considérée comme légitime par France Travail),
  • risque de qualification en faute grave s'il abandonne son poste, avec privation de l'indemnité compensatrice de préavis.

Pour le repreneur, le départ d'un salarié qui refuse à tort le transfert n'ouvre droit à aucune indemnité particulière. La situation est juridiquement maîtrisée, mais elle peut générer des tensions sociales qu'il faut anticiper, notamment lorsque plusieurs salariés clés sont concernés.

Dans quels cas le refus du salarié est-il légitime ?

Le salarié peut refuser légitimement lorsque le repreneur entend modifier un élément essentiel de son contrat de travail. Il faut alors distinguer la modification du contrat de travail (qui requiert l'accord du salarié) du changement des conditions de travail (qui relève du pouvoir de direction de l'employeur).

Qu'est-ce qu'une modification d'un élément essentiel du contrat ?

Constituent des éléments essentiels dont la modification ouvre droit au refus :

  • la rémunération (montant fixe, variable, primes contractualisées, avantages en nature comme un véhicule de fonction),
  • la qualification et les fonctions (passage d'un poste de cadre à un poste d'agent de maîtrise par exemple),
  • la durée du travail (passage de temps plein à temps partiel),
  • le lieu de travail lorsque la mutation excède le secteur géographique et qu'aucune clause de mobilité valable ne l'autorise,
  • la structure des horaires lorsqu'elle implique un changement majeur (passage du jour à la nuit, du fixe au variable).

À l'inverse, relèvent du simple pouvoir de direction : un changement d'horaire sans incidence sur la durée ou la rémunération, une réorganisation des tâches conformes à la qualification, une mutation dans le même secteur géographique. Le salarié ne peut s'y opposer sous peine de sanction disciplinaire.

Quelle procédure le repreneur doit-il suivre pour modifier le contrat ?

Lorsque la modification est envisagée pour un motif économique au sens de l'article L.1233-3 du Code du travail, l'employeur doit respecter la procédure spécifique de l'article L.1222-6 :

  • proposition par lettre recommandée avec accusé de réception,
  • mention du motif économique (difficultés économiques, mutations technologiques, réorganisation pour sauvegarde de la compétitivité, cessation d'activité),
  • délai de réflexion d'un mois à compter de la réception (quinze jours en cas de redressement ou de liquidation judiciaire),
  • à défaut de réponse dans le délai, le salarié est réputé avoir accepté la modification.

Bonne pratique : ne jamais imposer la modification de manière unilatérale ni verbalement. Tout vice de procédure expose le repreneur à un licenciement sans cause réelle et sérieuse, avec indemnités majorées et risque d'image.

Quelles sont les conséquences d'un refus légitime ?

Si le salarié refuse une modification substantielle proposée pour motif économique, l'employeur a deux options : renoncer à la modification ou procéder à un licenciement pour motif économique. Dans ce dernier cas, le salarié bénéficie :

  • des indemnités légales ou conventionnelles de licenciement,
  • du préavis ou de l'indemnité compensatrice de préavis,
  • de l'indemnité compensatrice de congés payés,
  • du contrat de sécurisation professionnelle (CSP) si l'entreprise compte moins de 1 000 salariés, ou du congé de reclassement au-delà,
  • des allocations chômage.

Point d'alerte : si plus de dix salariés refusent une modification du contrat sur une période de trente jours dans une entreprise d'au moins cinquante salariés, un plan de sauvegarde de l'emploi (PSE) doit être mis en place. Cette obligation peut considérablement renchérir et ralentir l'opération de reprise.

Quelles obligations spécifiques pèsent sur le repreneur lors d'une cession ?

Au-delà du transfert automatique, plusieurs obligations encadrent strictement la reprise.

L'information du CSE est-elle obligatoire ?

Oui. Dans les entreprises d'au moins cinquante salariés, le comité social et économique (CSE) doit être informé et consulté préalablement à toute opération emportant transfert de l'activité. Le défaut de consultation expose le dirigeant à un délit d'entrave, sanctionné pénalement, et permet au CSE de saisir le juge en référé pour suspendre l'opération.

Le repreneur reprend-il les conventions et accords collectifs ?

Le statut collectif applicable au sein de l'entreprise cédée est mis en cause automatiquement à la date du transfert. Une négociation d'adaptation doit s'ouvrir dans un délai de trois mois. À défaut d'accord de substitution dans un délai de quinze mois suivant la mise en cause, le statut collectif d'origine cesse de produire effet, et seuls les avantages individuels acquis subsistent.

Cette mécanique impose au repreneur d'anticiper la politique sociale post-cession : harmonisation des statuts, traitement des écarts de rémunération, gestion des représentants du personnel.

Comment sécuriser juridiquement une opération de reprise ?

Une reprise mal préparée peut transformer une belle opportunité économique en gouffre social et financier. Quelques bonnes pratiques s'imposent.

L'audit social, étape clé de la due diligence

Avant toute signature, un audit social complet doit être conduit : examen des contrats individuels, des accords collectifs, du registre du personnel, des contentieux prud'homaux en cours, des engagements pris en matière de retraite, d'épargne salariale ou de mutuelle. Cet audit permet de chiffrer le coût social réel de la reprise et de négocier le prix en conséquence.

La garantie d'actif et de passif, filet de sécurité indispensable

La GAP négociée avec le cédant couvre les passifs non révélés à la date de cession : redressement URSSAF, condamnation prud'homale, dettes salariales antérieures non comptabilisées. La rédaction des clauses de plafond, de seuil et de durée conditionne l'efficacité réelle de cette protection.

Anticiper la communication avec les équipes

L'expérience montre que plus la reprise est expliquée tôt et clairement aux équipes, moins le risque de blocage est élevé. Une note d'information, des réunions individuelles ciblées sur les talents clés, voire la mise en place d'un dispositif d'actionnariat salarié (BSPCE, actions gratuites) pour fidéliser les équipes stratégiques, sont autant de leviers à activer.

Exemple concret : la cession d'un fonds de commerce avec dix salariés

Prenons le cas d'un dirigeant qui cède son fonds de commerce de boulangerie comptant dix salariés à un repreneur familial. Tous les contrats de travail sont automatiquement transférés en application de l'article L.1224-1. Le repreneur souhaite réorganiser les horaires de production pour gagner en productivité, sans toucher à la rémunération. Cette modification relève du pouvoir de direction et s'impose aux salariés.

En revanche, s'il propose à deux vendeuses un déménagement à 80 kilomètres dans un autre point de vente, sans clause de mobilité dans leur contrat, il s'agit d'une modification substantielle. Les salariées peuvent refuser légitimement et bénéficier d'un licenciement économique avec toutes les indemnités y afférentes. Sans anticipation, le coût social peut amputer significativement le prix d'acquisition. Un accompagnement juridique en amont permet d'arbitrer entre rédaction d'avenants, négociation de ruptures conventionnelles ou révision du périmètre de l'opération.

Synthèse pratique pour le dirigeant

Le transfert automatique des contrats de travail est un mécanisme protecteur du salarié et structurant pour le repreneur. Tenter de contourner l'article L.1224-1 expose à des contentieux coûteux et à une remise en cause de l'opération elle-même. À l'inverse, une cession bien préparée, intégrant un audit social poussé, une GAP solide et une stratégie sociale claire, transforme la reprise en levier de croissance.

Les trois points à retenir :

  1. Le salarié ne peut pas refuser un simple changement d'employeur si son contrat reste identique.
  2. Il peut refuser légitimement une modification d'un élément essentiel de son contrat, ce qui ouvre la voie à un licenciement économique indemnisé.
  3. Le repreneur doit anticiper la dimension sociale dès la phase de négociation pour éviter les mauvaises surprises post-closing.

Pour toute question relative à une opération de reprise, à la sécurisation juridique d'une transmission ou à l'accompagnement social d'une cession, les équipes d'HF Avocats se tiennent à votre disposition.

Auteur de l'article

François Fagot
Associé fondateur

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